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«La piraterie maritime est une menace pour le transport maritime dans le golfe de Guinée»

smithPar smith24/02/202113 Minutes de Lecture
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Lutte contre l’insécurité maritime. Colonel Karim Coulibaly, Directeur général de l’Académie régionale des sciences et techniques de la mer (Arstm) fait le tour de la question de l’insécurité maritime dans le golfe de Guinée.

Monsieur le Directeur général, pouvez-vous nous faire le point sur la situation du golfe de Guinée et pourquoi cette zone est tant convoitée ?

Dans sa définition la plus large, le golfe de Guinée part de Las Palmas à l’Angola. Cet espace maritime, de par les richesses qu’il regorge, constitue une zone de convoitise et de belligérance pour les États dans le cadre de leurs intérêts géostratégiques, mais aussi une zone de grand banditisme. Face à cette situation, on est amené d’une part à s’interroger sur l’importance des atouts dont regorge le golfe de Guinée, et d’autre part sur l’acuité des risques et menaces qui compromettent sa survie et son développement. Le golfe de Guinée, c’est 25 États avec un taux de croissance annuel moyen de 5% avant la Covid-19 donc beaucoup d’exportations et d’importations. De par sa configuration géographique, il a plusieurs atouts, notamment sa biodiversité, son écosystème rare et 70% des populations des États du golfe de Guinée vivent le long de la côte grâce aux richesses générées par cet espace maritime. La région, qui est à la croisée de plusieurs routes maritimes internationales, est une zone très riche en pétrole, en ressources halieutiques et en matières premières (uranium, coltan, phosphate, fer, cacao et café, etc.)

Au moment où il est de plus en plus question de menace djihadiste sur la Côte d’Ivoire, l’Académie régionale des sciences et techniques de la mer, que vous dirigez, organise des formations sur l’insécurité maritime dans le golfe de Guinée. Ces formations sont-elles suscitées à cause de la résurgence du terrorisme ?

Non, il n’y a pas de rapport direct. L’Académie régionale des sciences et techniques de la mer est l’institution régionale de formation maritime des 25 pays du golfe de Guinée, dans les domaines du transport maritime, de la logistique, des ports, de la pêche, de l’industrie et de la sécurité et sûreté maritimes. L’Institut de sécurité maritime interrégional (Ismi) a été créé, il y a cinq ans, en son sein pour traiter des questions de sécurité dans le golfe de Guinée. Ce n’est donc pas par rapport à la menace actuelle, mais pour faire face à toutes celles qui existent depuis un certain temps dans le golfe.

Est-il possible que le terrorisme vienne également de la mer ?

Oui, avec tout ce qui se passe dans le monde, y compris l’attaque des tours jumelles aux États-Unis, nous pensons que tout est possible. Personne n’avait imaginé ce qui s’est passé aux États-Unis. Le monde maritime appréhende aujourd’hui une éventualité d’attaque utilisant un bateau géant transformé en bombe. D’ailleurs, selon des analystes, le réseau Al-Qaïda aurait une flotte d’au moins 15 navires de haute mer parmi plus de 46 000 navires faisant escale dans plus de 2800 ports dans le monde. Et c’est pour cela que l’Organisation maritime internationale (Omi) a édicté le code Isps qui régit la sûreté abord des navires, des installations portuaires et des compagnies maritimes. Et l’Arstm, qui a pour rôle d’accompagner à travers la formation, les acteurs du secteur maritime, les institutions et les dirigeants du golfe de Guinée, constitue un maillon essentiel de cette lutte.

Quelle est la nature des crimes commis dans le golfe de Guinée ?

De nombreux crimes sont commis dans le golfe de Guinée, les plus connus sont : la piraterie maritime, le vol à main armée, la pêche illicite non déclarée et non règlementée (pêche INN), le trafic de drogue, la cybercriminalité, la pollution marine, le blanchiment d’argent, la prise d’otages, le soutage illicite de pétrole, le trafic d’armes, l’immigration clandestine, le trafic d’êtres humains, le terrorisme maritime.

A quelle distance de la terre ferme les bandits opèrent-ils ?

Les actes criminels commencent dans les eaux sous juridictions nationales, notamment la mer territoriale (24km à partir des côtes) puis dans la zone économique exclusive. Mais de plus en plus, les pirates se sont professionnalisés et ont étendu leur présence, attaquant désormais des navires en haute mer. Par exemple au mois de janvier, le Mozart, un navire porte containers de nationalité turque, a été attaqué à 320 kilomètres des côtes du Nigeria. Les bandits profitent de la faiblesse des moyens de nos États pour opérer. Il s’agit de moyens nautiques, mais également de moyens de surveillance (satellites, aéronefs). Il faut savoir, enfin, que la piraterie commence à terre avec la conception et la préparation des engins, pour aller en mer, et se termine à terre par le blanchiment des rançons perçues par les bandits qu’ils recyclent dans les systèmes financiers des États à travers des réseaux de corruption très organisés.

Présentement, quelle est l’ampleur de ces actes criminels dans le golfe de Guinée ?

Au fil des années, la piraterie prend de l’ampleur dans le golfe de Guinée parce que c’est une activité très lucrative pour les pirates et leurs complices. Il y a seulement quelques jours, un thonier chinois battant pavillon gabonais a été arraisonné au large du Gabon. Un tanker (bateau qui transporte du pétrole) de la compagnie Total a été également attaqué au large de Sao Tomé, sans compter les menaces qui sont déjouées tous les jours. En 2020, on a dénombré 87 attaques dans le golfe de Guinée sur un total de 195 dans le monde, soit un pourcentage de 44,6%. Les pays les plus touchés par la piraterie/vols à main armée, sont, par ordre d’importance, le Nigeria, le Ghana, le Bénin. Au plan humain en 2020, il y a eu 142 marins enlevés (146 en 2019). Le golfe de Guinée reste la zone la plus dangereuse dans le monde pour le transport maritime.

Quel est l’impact sur les États de la Cedeao, et en particulier sur la Côte d’Ivoire ?

Pour ce qui est de la piraterie, les conséquences sont énormes. Du fait de la piraterie, la région est devenue une zone d’insécurité. Par conséquent, les coûts de fret et d’assurances augmentent et ces surcoûts engendrent une hausse des prix des marchandises et des biens, et in fine la cherté de la vie. La piraterie entraine malheureusement des pertes en vie humaine. Elle représente une menace pour le commerce international. Il faut craindre que les grandes compagnies abandonnent notre zone.

Et en ce qui concerne la pêche illicite (INN) ?

Des navires pêchent au mépris de toutes les lois en la matière. Il faut savoir que la pêche ne se pratique pas à tous moments et à tous endroits, car il faut laisser le temps aux espèces de se reproduire. Mais les navires qui viennent pêcher de façon frauduleuse n’en tiennent pas compte. Du coup, nos eaux s’appauvrissent en espèces halieutiques. La pêche illicite représente 1/3 de la pêche et la moitié des captures avec une perte estimée entre 1 et 2 milliards par an pour les pays impactés. Dans le golfe de Guinée, 70% des populations vivent sur la côte, se nourrissent de poisson. Une part importante de la population vit des revenus de la pêche. Imaginez-vous qu’il n’y ait plus de poissons dans nos eaux.

Qu’en est-il de la pollution marine ?

Elle impacte négativement l’environnement marin, elle bouleverse tout l’écosystème aquatique par les déchets déversés (provoque l’asphyxie des fonds marins, peut entraver la mobilité de nombreuses espèces). La pollution marine coûte des millions de dollars aux industries de la pêche et de la navigation. Les sacs plastiques usagers sont pris dans les hélices des bateaux et les systèmes de refroidissement, endommageant les moteurs ; la perte d’habitats et de biodiversité porte de plus en plus atteinte à la capacité de l’océan à fournir de la nourriture et d’autres services ; la disparition d’espèces de poissons peut mener à une pénurie alimentaire ou à la sous-alimentation ; la pêche fantôme qui se produit lorsque des filets de pêche abandonnés, flottants dans l’océan, prennent dans leur maille des espèces halieutiques sans distinction, réduisant les revenus des pêcheurs du fait de la diminution des prises.

Parlez-nous du trafic de drogue et de stupéfiants…

Le trafic de drogue a un impact direct sur les populations des États, surtout sur la jeunesse. Au cours des dernières années, le golfe Guinée est devenu une plaque tournante de plus en plus importante pour le trafic international de drogue et le crime organisé. Depuis 2006, 20 à 40 tonnes de cocaïne par an ont transité par la région, en route vers l’Europe. Le comportement criminel et la corruption qui accompagnent ce fléau affectent gravement la sécurité et l’économie des pays de la région. Il ne faut pas oublier que d’autres menaces sont aussi très développées dans le golfe de Guinée.

À combien peut-on évaluer l’impact économique des crimes commis dans le golfe de Guinée ?

L’impact économique est énorme, mais difficile à estimer. Ainsi, le coût économique de la piraterie en Afrique de l’Ouest s’estime à plus de 818,1 millions de dollars ; les montants des rançons demandées par les bandits ont doublé en 2020 pour atteindre 5 millions de dollars ; les primes d’assurances et le coût de fret augmentent avec l’extension de la warzone ; les employés exigent des primes de risque pour aller travailler dans ces zones ; de plus en plus les sociétés de gardiennage sont sollicitées pour la sécurisation des biens et tout cela se chiffre à plusieurs centaines de millions de dollars. Les surcoûts ainsi engendrés se répercutent sur les prix des marchandises et sur les biens que nos pays importent et entrainent une cherté de la vie de nos populations. En ce qui concerne la pêche INN, à peu près 40% des stocks de poissons qui sont pêchés dans le golfe de Guinée sont des produits de la pêche illégale. Ce sont des pertes énormes pour les États.

La Côte d’Ivoire a-t-elle les moyens de combattre la criminalité dans le golfe ?

Oui, elle en a les moyens. Mais il faut savoir déjà que la réponse à ces actes criminels n’est pas seulement une affaire nationale. Déjà au niveau international, régional et interrégional, des résolutions ont été prises par les Nations unies, l’Union européenne, le Sommet des chefs d’États de Yaoundé, la Cedeao et La Ceeac. De nombreuses attaques ont été déjouées grâce à la bonne coordination des actions entre les États. Une architecture de coopération de sécurité couvrant toute l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique Centrale est en voie d’opérationnalisation.

Et au niveau national ?

Le gouvernement ivoirien a adopté en conseil des ministres le 5 novembre 2014, la stratégie nationale de l’action de l’État en mer (Aem) de laquelle a découlé la création d’un Secrétariat permanent du comité interministériel chargé de l’action de l’État en mer (Sepcim) avec l’avènement de deux préfectures maritimes (Abidjan et San-Pedro). Le Sepcim, sous l’autorité du Premier ministre, est chargé de la coordination des actions des administrations qui ont compétence en mer, en cas de crise. Il a également pris deux textes de loi très importants. A savoir le code maritime qui définit les actes illicites en mer et les sanctions liées à ces actes ; la loi de programmation militaire qui permet notamment d’équiper toutes les administrations et forces ayant des compétences en mer. A cela il faut ajouter la création du Ministère des Affaires Maritimes qui est chargé de l’exécution du code. En outre, une veille stratégique est observée au niveau du Conseil national de sécurité. Toutes les stratégies évoquées plus haut ont mis l’accent sur la nécessité de développer les quatre axes suivants : la coordination entre les administrations au niveau national et interrégional ; l’équipement des forces en moyens nautiques et de surveillance ; le partage de l’information et du renseignement ; la formation et le renforcement des capacités des personnels des administrations et des forces ayant des compétences en mer. C’est dans ce contexte que la Côte d’Ivoire, avec l’aide de la France, a décidé de créer au sein de l’Arstm un collège de l’action de l’État en mer, à vocation interrégionale : l’Ismi (Institut de sécurité maritime interrégional, pour le volet formation.

A-t-on déjà arrêté des pirates ?

Oui bien sûr. Ils sont en général des Africains, mais également d’autres nationalités dans le cadre de la pêche INN. Ce sont des bandits qui connaissent l’ergonomie d’un navire. Ils savent où se trouvent un certain nombre d’équipements. Ils ont de l’expertise et des moyens de plus en plus sophistiqués. Le problème qui s’était posé est que les législations n’étaient pas initialement adaptées au traitement judiciaire des infractions maritimes et la piraterie. Aujourd’hui, la situation évolue positivement avec les réformes juridiques en vigueur et la formation des personnels judiciaires qui l’accompagne.

L’Ismi a reçu en 2020 un important appui financier de la part de l’Union européenne pour renforcer les capacités d’un certain nombre d’acteurs du secteur maritime, dans le cadre de la lutte contre l’insécurité maritime. Sur la liste des bénéficiaires de ces formations, figure le personnel de justice. Était-il vraiment nécessaire de les former aussi ?

Oui, le personnel de justice (magistrats, avocats, procureurs) constitue un maillon essentiel de la chaîne, car il s’agit de la répression des actes criminels en mer. La formation qui leur est donnée à l’Ismi a pour base la règlementation internationale, notamment la convention des Nations unies sur le droit de la mer. Elle leur permet de se familiariser avec la règlementation ainsi que l’environnement maritime afin de mieux réprimander les infractions commises.

Ce fonds va-t-il servir seulement pour des formations ?

Effectivement, ces fonds serviront exclusivement à la formation et toute la logistique (billets d’avion et hébergement des formateurs et des auditeurs qui l’accompagnent), ainsi qu’à l’équipement en moyens pédagogiques.

Y a-t-il de l’espoir que la criminalité maritime prenne fin un jour dans le golfe de Guinée ?

Oui, il y a de l’espoir. La criminalité maritime existe depuis de siècles. En Afrique, c’est dans le golfe d’Aden, du côté de la Somalie, que la piraterie a commencé. Mais quand la communauté internationale s’est mobilisée, avec « l’opération Atalante », elle a chuté drastiquement. C’est pourquoi, la mobilisation de tous les acteurs aussi bien régionaux qu’internationaux est nécessaire. Et l’Arstm qui est l’institution régionale de formation des 25 pays du golfe de Guinée, dont la vision est d’être au cœur des enjeux maritimes mondiaux, joue pleinement sa partition à travers l’Ismi pour la formation de tous les personnels des entités ayant des compétences en mer. Au vue de tout ce qui a été dit, il y a de l’espoir.

Fraternité-Matin

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