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smithPar smith10/07/202614 Minutes de Lecture
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Ancien champion d’Afrique d’athlétisme devenu entrepreneur et expert en économie du sport, Serge DOH défend une vision ambitieuse de l’avenir du sport africain. Pour lui, le continent doit dépasser la logique des subventions et bâtir une véritable industrie fondée sur la gouvernance, la technologie, l’innovation et l’investissement privé. Dans cet entretien accordé à Bloomfield, il revient sur son parcours, plaide pour une meilleure gestion des carrières sportives et expose les leviers indispensables à l’émergence d’une économie du sport durable en Côte d’Ivoire et en Afrique.

Quand vous regardez votre trajectoire, voyez-vous votre passage du sport de haut niveau au monde des affaires comme une reconversion, ou comme une évolution naturelle d’une même logique d’exigence ?

D’emblée, la gestion de la carrière d’un sportif est à l’image du management d’une entreprise, quel que soit le secteur d’activité. Si le but d’une entreprise est de faire du profit, l’objectif du sportif, au-delà de l’aspect ludique de la pratique, vise également à rentabiliser en capitalisant sur ses compétences. Un plan de carrière bien défini peut être assimilé à une stratégie de développement que met en place une compagnie. On ne réinvente pas la roue lorsqu’on passe de la pratique sportive à l’entrepreneuriat ou au monde des affaires. On poursuit juste sur une dynamique qui implique stratégie, formation, planification, anticipation. C’est ce chemin que j’ai suivi et qui m’a permis de réussir ma reconversion de sportif de haut niveau au monde des affaires.
J’ai surtout compris que c’est dès le début de la carrière qu’il faut préparer la fin de la carrière en se faisant accompagner d’une équipe bien outillée. Le secret réside également à ce niveau : le sportif doit se faire entourer par des personnes qui ont les qualités qu’il n’a pas. C’est la complémentarité des compétences (sportives, médicales, managériales, financières) qui garantit le succès de sa carrière, mais également de son après-carrière.

Qu’est-ce que votre vie d’athlète vous a appris sur la gestion de soi, de la pression et du temps long, que beaucoup de dirigeants découvrent beaucoup plus tard ?

La vie d’athlète est une sélection, par son essence, par sa culture. Chaque jour, l’athlète est appelé à être compétitif pour prétendre participer aux différents circuits existants dans sa discipline. De ce fait, un sportif est préparé à faire face à un environnement, un écosystème sportif concurrentiel. Ce sont, le plus souvent, de longues années à s’entraîner, à apprendre, à se surpasser, avant d’éclore. L’athlète est nourri au sein de la patience, forgé dans la concurrence et l’idée de relever des défis en toute circonstance. C’est une pression continue qui le suit durant toute sa carrière, et il est bien obligé de répondre présent.

D’ailleurs, le dirigeant d’entreprise est appelé à porter haut la croissance de sa structure dans une sphère où évoluent plusieurs concurrents. C’est une chasse aux clients, aux marchés, aux profits, et une compétition au cours de laquelle il vaut mieux ne pas accuser du retard sur la concurrence ou se faire dépasser. Cette atmosphère ambiante est bien souvent un gros coup de pression pour les dirigeants qui sont évalués sur la base des objectifs qui leur ont été fixés. Entre att einte et/ou dépassement des objectifs, le dirigeant est confronté à la dualité de la bonne gestion de soi, de la pression et du temps long. A l’opposé de l’athlète, il doit découvrir ces points clés à l’épreuve du feu, beaucoup plus tard, pas forcément dans l’anticipation. Et il ne va pas de soi qu’il arrive à y faire face avec brio. Ce qui est tout le contraire du sportif qui baigne dans cette ambiance depuis toujours.

À quel moment avez-vous compris qu’une carrière sportive devait aussi se penser comme un actif à construire, à protéger et à faire fructifier ?

L’expérience bonifie le vécu. Comme tout enfant né dans les quartiers d’Abidjan et les autres agglomérations africaines, on est très tôt attiré par la pratique du sport. Puis, arrivent les compétitions locales ou nationales, à l’instar de celles organisées par l’Office Ivoirien des Sports Scolaires et Universitaires (OISSU) qui réunissent les meilleurs athlètes du pays. J’ai eu le privilège de rejoindre la France, et la ville d’Amiens particulièrement, en 1986. Partagé entre sport et étude au quotidien, j’ai vu les prémices d’un constat qui allait marquer ma vie pour toujours : le sport est bien plus qu’un simple divertissement. C’est un actif à construire, à protéger et à faire fructifier. Ce fut le déclic.

Fort de mes performances de sportif, j’ai bénéficié d’une bourse d’étude universitaire de la Californie, pour m’installer aux Etats-Unis, quelques années plus tard. J’entre en contact avec un autre environnement, plus sophistiqué, qui met en lumière tout un écosystème sportif parfaitement structuré, avec en toile de fond une économie sportive prospère. C’est un univers dans lequel je bascule qui me permet de prendre la pleine mesure de cette dimension de la carrière sportive. Pourtant, j’étais bien loin d’être un néophyte, car champion d’Afrique de lancer de disque et médaillé en lancer de poids, en 1996, à Yaoundé.

Aux Etats-Unis, j’ai vu tout le mécanisme bâti autour des sportifs de haut niveau : conseil en communication, gestion des droits d’image et de leur image de marque, des droits TV, placement de produits, activation de campagnes XXL en faveur du sportif. Une vraie holding dédiée à ces athlètes qui multiplient les exploits sur le terrain et brassent des milliards de dollars hors du terrain. Michael Jordan, Magic Johnson, Venus et Serena Williams, pour ne citer que ces exemples, sont perçus comme des actifs à construire, à protéger et à faire fructifier. C’est une carrière sportive qui s’analyse sur deux tableaux : le temps d’activité et l’après-carrière du sportif. On se projette, on arrête des décisions, élabore et planifie des stratégies sur le court, moyen, long terme.

C’est donc au contact de ses réalités que j’ai compris que la carrière sportive devrait s’ancrer dans un schéma global qui intègre divers aspects que j’ai pris le soin de mentionner.

Vous répétez qu’un sportif est le PDG de sa carrière. Selon vous, qu’est-ce qui empêche encore beaucoup d’athlètes africains de gérer leur parcours avec cette logique d’entreprise ?

Je le dis, à dessein : « Un sportif est le PDG de sa carrière. Sans organisation, et privé d’épargne, il court à sa faillite ».
Il doit jouer à la fois le rôle de superviseur et d’acteur. D’ailleurs, le constat fait sur la base des expériences des sportifs africains est écœurant : ils vivent dans l’incertitude, sans planification, malheureusement pour la plupart, ils naviguent à vue, gagnent aujourd’hui, dépensent sans compter et ne pensent pas à demain. Pourtant, la période d’activité de l’athlète de haut niveau est de courte durée. Il y a une absence de vision, un manque d’accompagnement et de formation, et quelquefois l’inexistence d’une bonne culture financière. L’argent s’apprivoise, et les revenus doivent être structurés et diversifiés pour éviter le risque de l’unique dépendance à une seule source de revenus. C’est le rôle de son équipe de veiller au grain et d’éviter que le sportif finisse ruiné ou sans réelle visibilité au crépuscule de sa carrière.
Il y a un adage de ma ville d’origine, Bangolo, qui dit : « Le chat qui pense à la nourriture de demain ne mange pas une souris enceinte ».
Par conséquent, obtenir des revenus, épargner, investir, telle doit être la tryptique du sportif. Je réitère mon propos selon lequel la carrière sportive est de courte durée, et sans préparation sérieuse et anticipation avec une équipe professionnelle et aguerrie qui l’accompagne, la reconversion peut être brutale ou ne jamais avoir lieu pour l’athlète de haut niveau.

Le vrai problème du sport africain aujourd’hui est-il un manque d’argent, ou une faiblesse plus profonde dans la structuration, la gouvernance et la vision économique ?

Arrêtons de vivre exclusivement de subventions, car déjà le budget alloué au ministère des Sports n’est pas élevé. Ce qui limite le champ d’action du ministère de tutelle. Il est urgent d’explorer d’autres voies qui consistent, en priorité, à construire une industrie sportive. Le sport en tant qu’industrie doit être l’idée motrice d’un nouveau départ avec un packaging bien fait : multiplication des partenariats public-privé, renforcement de la parafiscalité (encourager les entreprises qui veulent investir dans le sport avec une clause qui met en lumière un accord gagnant-gagnant), une loi sur le sport très incitative et attractive (les fédérations et les clubs doivent abandonner le statut d’associations comme c’est le cas dans nos pays. Ce qui encouragera la prise de participations dans les clubs par les entreprises publiques ou privées). Dans cet élan, il est grand temps d’accélérer la mise en place du Guichet Unique du Sport, avec à l’intérieur la régie publicitaire sportive (droits télé unifiés, etc.).
Cependant, il faut relever l’inégale répartition entre les sports en présence qui est criarde. Le fossé est beaucoup trop grand. En général, le football, qualifié de sport roi dans nos Etats, bénéficie de plus grandes subventions, alors qu’en face l’athlétisme qui glane le plus de médailles au cours des compétitions (Jeux Olympiques, Championnats du monde) fait figure de parent pauvre. Ce qui rend difficile le décollage des autres sports. Il se pose des problèmes de structuration, de gouvernance et de vision économique.

Dans l’écosystème sportif africain, où se situent aujourd’hui, selon vous, les gisements de valeur les plus sous-exploités : événements, billetterie, sponsoring, data, image, formation, management de carrière ?

Le monde a changé à certains niveaux et la mutation est en cours sur d’autres plans. Le XXIe siècle est un terreau fertile pour les Etats qui auront compris ce principe et se seront inscrits sur cette voie, en s’appropriant les architectures de la connaissance : les données, les systèmes d’intelligence artificielle, les capacités de calcul, les infrastructures scientifiques et les modèles cognitifs capables d’organiser le monde. Ces Etats dominent le monde, car ils font mieux que de se contenter uniquement de disposer de ressources naturelles, d’infrastructures énergétiques ou de routes commerciales. La sport tech est un élément constitutif de ce dispositif innovant que nos pays doivent veiller à mettre en place.
La sport tech tant souhaitée, renvoie, en effet, à la structuration d’une économie du sport avec des leviers fiables, des métriques et des données chiffrables et évaluables sur la durée. La transparence, voulue et souhaitée par cet acte, ravivera la flamme du sponsoring avec une implication massive des acteurs des milieux socio-économiques. C’est possible !

Peut-on réellement parler d’industrie du sport en Afrique francophone, ou sommes-nous encore dans une économie trop dépendante des subventions, des opportunités ponctuelles et des réussites individuelles ?

L’Afrique francophone regorge de la première richesse recherchée dans le sport : les ressources humaines. Sauf que ces ressources, je ne le dirai jamais assez, ont besoin d’être mises dans les conditions optimales pour prospérer et déployer pleinement leur potentiel. C’est avec un pincement au cœur que force est de constater qu’en dépit de tous les moyens déployés par nos Etats, beaucoup reste encore à faire. One ne saurait parler d’industrie du sport en Afrique francophone quand l’existence des fédérations reste profondément dépendante des subventions étatiques, des opportunités ponctuelles et des réussites individuelles qui sont loin de concerner la majorité des acteurs. C’est insuffisant pour employer le terme d’industrie du sport, car celle-ci est portée sur les fonts baptismaux par une vision globale et un mécanisme multilatéral qui met en scène les forces vives de la nation (l’Etat, le secteur privé et des mécènes), avec en ligne de mire des fondements pérennes. C’est toute une dialectique qui surpasse le cadre du paiement des salaires peu enviables consacrés aux sportifs. Il faut y adjoindre le sponsoring, les droits de retransmission, la publicité, et donc un plan marketing, un plan financier et une stratégie de développement clairement définis.
En définitive, l’Afrique francophone n’abrite pas une industrie du sport. Il est temps de s’y consacrer.

Vous avez évolué dans le fitness, les technologies de paiement, le conseil et le management sportif. Quels segments vous paraissent aujourd’hui les plus prometteurs pour transformer le sport en activité rentable et durable ?

Il faut se mettre dans l’ère du temps. Aujourd’hui, nous sommes à l’heure de la quatrième révolution industrielle qui est digitale, avec l’avènement et la montée en puissance de l’intelligence artificielle (IA). L’IA a bouleversé l’ordre mondial. Il faut investir dans la perspective de la digitalisation de l’écosystème sportif. A l’instar des entreprises qui ont compris l’impérieuse nécessité de digitaliser l’ensemble de leurs processus, les acteurs du sport doivent s’engager sur cette voie, sans conteste. Pour le sport, l’usage des modèles d’abonnement (SaaS) avec des coûts négligeables et l’intégration de l’IA pour la collecte et l’analyse des données (variabilité et rythme cardiaque, notamment) permettent de recentrer les méthodes d’entrainement. C’est utile dans l’idée de faire de la santé préventive et de préserver la vie des athlètes.

En outre, il faut mettre en place des infrastructures modernes adaptées (Smart stadium) et améliorer l’expérience fan au stade avec l’IA (QR code pour les achats, accroissement des attractions et autres outils de divertissement pouvant générer des revenus conséquents) qui prennent en compte les technologies de paiement pour faciliter les paiements.

Le sport africain produit des talents ; pourquoi peine-t-il encore à produire autant de modèles économiques solides autour de ces talents ?

Le sport africain peine encore à produire autant de modèles économiques solides autour de ces talents parce qu’il est vu comme un simple divertissement, et non sous l’œil d’un levier pouvant favoriser la croissance. Nous disposons d’un avantage comparatif sur le reste du monde : notre population est la plus jeune. Elle constitue la première des matières premières dont le sport a besoin qui est l’être humain. Il faut capitaliser sur la force de la jeunesse, identifier les talents et leur donner la chance de briller. Aux Etats-Unis, en l’occurrence, les sports scolaires et universitaires sont développés et médiatisés, avec le système des draft qui sert d’académie à la NBA pour qu’elle attire de nouveaux talents et fasse du bénéfice. C’est tout un mécanisme et un modèle économique solide qui continue de faire ses preuves.
Pour le sport africain, l’heure est venue d’asseoir des modèles économiques solides autour de nos talents, afin d’éviter la fuite de ces derniers sous d’autres cieux. Ce serait une perte énorme pour nos économies.

Les anciens sportifs ont-ils, selon vous, un rôle particulier à jouer dans la professionnalisation du sport africain — non plus seulement comme ambassadeurs, mais comme investisseurs, opérateurs et bâtisseurs d’écosystèmes ?

On ne bâtit rien de solide en occultant l’existant ou en faisant table rase des acquis. Cela dit, les anciens sportifs ont un rôle particulier à jouer dans la professionnalisation du sport africain — non plus seulement comme ambassadeurs, mais comme investisseurs, opérateurs et bâtisseurs d’écosystèmes. Ils ont l’avantage de la connaissance du milieu et de l’expérience terrain. Le partage de connaissance et d’expérience rassure et permet de vanter toute la magie du sport (les exploits accomplis, les émotions créées et ressenties et autres faits marquants). C’est une valeur ajoutée en termes de lobbying auprès des investisseurs et de conseils auprès des plus jeunes ou à ceux qui aspirent à devenir des sportifs de haut niveau. C’est un gage d’intérêt économique et une garantie morale qui encourage davantage l’éclosion de talents.

Aussi, les anciens sportifs doivent mettre leur notoriété au service de nos Etats. L’image de Didier Drogba, par exemple, est un gage de crédibilité qui profite à la Côte d’Ivoire et contribue à attirer des investissements directs étrangers. Nous assistons, par ailleurs, à la montée en puissance d’initiatives louables portées par des anciens sportifs. Je citerai le cas de la championne du monde d’athlétisme Murielle Ahouré, qui au-delà de parrainer des évènements sportifs, s’est dédiée au mentoring de jeunes talents et accompagne beaucoup d’activités sportives d’un point de vue financier ou moral avec sa disponibilité. Le cas Salomon Kalou est tout aussi édifiant avec la création de son centre de formation de football et son engagement communautaire en facilitant l’accès à la dialyse à moindre coût à travers la Fondation Kalou.

Source :  Bloomfield

carrière sportive les anciens sportifs management sportif Serge Doh
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